Rencontre témoignage avec Lili Leignel
Article mis en ligne le 11 juin 2018

par Collège Jules Michelet

 Rencontre témoignage. Jeudi 1er mars 2018.

C’est debout, digne et rayonnante que Lili Leignel, 85 ans s’est adressée à près de 500 élèves à l’espace Jean Poperen de Meyzieu le jeudi 1er mars 2018. Retour ligne automatique
Un témoignage bouleversant, sans haine mais rigoureux qui a interpellé jeunes et moins jeunes tout en rappelant notre triptyque républicain, liberté, égalité, fraternité et en finissant en chansons dont le "je chante" de Charles Treinet transformé dans les camps avec humour en "je souffre".Retour ligne automatique
Une belle leçon d’humanisme.

 Mme Pichot et Mme Pupin ont emmené des élèves de 3A, 3C, 3D et 3F rencontrer Mme Lili Leignel, déportée dans les camps de Ravensbrück et Bergen Belsen entre octobre 1943 et avril 1945.

Les élèves présents ont pris des notes et répondu aux questions que leurs camarades avaient posées en classe. Voici le compte rendu :

Lili à 11 ans, elle est l’aînée de 2 frères : Robert 9,5 ans et André 3,5 ans. Leur famille vit près de l’Eglise Saint Antoine à Roubaix. Alors que les Nazis ont occupé le Nord de la France et mis en place les lois antisémites, le curé de l’Eglise, qui avait déjà 3 enfants, propose aux parents de Lili de cacher leurs enfants dans sa famille. Les parents de Lili ne devaient pas aller voir leurs enfants pour ne pas éveiller les soupçons auprès de la Gestapo. Mais au bout de quelques temps, ils ont estimé qu’il n’y avait plus de danger et ont donc décidé de récupérer leurs enfants.
Alors, dans la nuit du 27 octobre 1943, à 3h du matin, la gendarmerie a frappé à la porte de leur appartement et toute la famille a été arrêtée. C’était le jour de l’anniversaire de leur maman. Les gendarmes criaient en allemand « dépêchez vous ! ». Lili a été marquée par la réaction de ses voisins avec qui sa famille s’entendait bien : ils leur disaient de partir vite avec les nazis, ils ne leur on pas montré de signe d’affection.

La famille a été emmenée dans la prison de Loos, près de Lille. Il y avait d’autres familles juives, les femmes et les enfants ont été séparés des hommes et emmenés dans une autre prison à Saint Gilles en Belgique, puis au camp de transit de Malines. Le transfert des familles se faisait en train, dans des wagons à bétail. Les conditions de voyages étaient inhumaines, il y avait une « tinette » au centre du wagon (seau pour faire ses besoins) : les détenus n’avaient plus aucune intimité. Le voyage a duré 3-4 jours. Lili, ses frères et sa maman sont arrivés dans le camp de concentration de Ravensbrück en décembre 1943. Dans ce sinistre camp, il y avait des blocs alignés ; les SS étaient présents avec leurs chiens.
Les détenus sont passés à la douche puis on leur a rasé la tête. On leur a distribué des vêtements de bagnard, et un numéro de matricule (à connaitre par cœur en français et en allemand, sinon ils recevaient des coups de fouet). Lili « était le matricule 25612 ». Les détenus ne possédaient plus d’état civil.
Lili a d’abord été enfermée pendant 40 jours dans un bloc. La nuit, elle entendait des bruits qui la pétrifiaient : des cris de gens qui souffraient, d’autres qui faisaient des cauchemars. Elle changeait de bloc tous les 2 ou 3 jours. Puis elle a été transférée au bloc 31 avec des françaises, hollandaises, belges. Ce bloc était un grand bâtiment en bois rectangulaire, avec des « châlis » (paillasse) côte à côte et sur 3 étages. Il y avait un responsable par bloc.
Au-dessus d’elle, il y avait Marta de Rumo (résistante), à côté Jeanne Tétard (résistante), Geneviève De Gaulle et la vicomtesse d’Alaincourt. Les titres et les grades n’avaient aucune importance, puisque tous les détenus étaient maltraités de la même façon : ils étaient juifs, communistes, ou opposant au régime d’Hitler.

A Ravensbrück, dans le bloc 31, la souffrance de la faim était constante.
Le matin la sirène sonnait à 3h30.
Les femmes et enfants devaient aller au Vacherum (lieu pour faire sa toilette, un faible filet d’eau y coulait). Mais il n’y avait pas assez d’eau pour tout le monde, alors la maman de Lili réveillait ses enfants 30 minutes avant la sirène, pour qu’ils puissent faire leur toilette chaque matin. Pour Lili cette routine quotidienne imposée par sa maman était une forme de résistance.
Ensuite les nazis faisaient l’appel : parfois il fallait rester debout des heures sans bouger. Certains tombaient d’épuisement, d’autres étaient décédés dans la nuit. Ce qui ne donnait jamais le même chiffre pour l’appel. Tant qu’il n’y avait pas d’explication, les gens devaient rester debout et les SS envoyaient leurs chiens dans le camp pour les retrouver (et semer la terreur). D’autres fois, les allemands rentraient dans le bloc pour voir si les détenus étaient bien alignés. Si certains pieds dépassaient, ils tapaient dessus avec une matraque. Si les gens avaient des pieds abimés ou sales, ils devaient sortir se laver dans un froid épouvantable, et parfois même, dormaient dehors. Lors de l’appel, il ne fallait pas paraître trop faible au risque de disparaitre… Les personnes malades cherchaient à se donner des couleurs pour masquer leur maladie en se mordant ou pinçant les joues. Après l’appel, le café ( en fait de l’eau chaude) était distribué avec un quignon de pain noir. Les femmes partaient au travail.

La mère de Lili était réquisitionnée pour le travail car elle était en bonne santé. Les détenues devaient refaire des routes, faire des trous, vider les toilettes… Les enfants attendaient dans les blocs avec inquiétude, le retour de leur maman. L’été les enfants restaient dehors mais jamais loin du bloc, ils avaient peur. L’hiver avec le froid (-10° jusqu’à -30°) ils attendaient dans les blocs. Ils ne jouaient pas, ils s’occupaient à tuer leurs poux. Ils étaient aussi souffrants : dysenterie, diarrhées, furoncles…. Si les déportés étaient malades, ils étaient conduits au « revire » : dispensaire du camp. Cela a été le cas d’André, le petit frère de Lili, qui y est resté plusieurs jours car il avait une infection.

De décembre 1943 à février 1945, les détenus mourraient de faim. A midi, ils allaient chercher un bidon (très lourd) de rutabaga avec beaucoup d’eau. Les gens se battaient pour être servis en dernier car les premiers n’avaient que de l’eau. Parfois, les détenues trébuchaient et faisaient tomber le bidon : Lili a vu des gens laper le sol tellement ils avaient faim.
Le soir, on leur servait un morceau de pain dur et du fromage (qui n’en avait pas le goût ni l’apparence).

Début février 1945, les prisonnières et les enfants ont été emmenés dans les wagons à bestiaux vers le camp de Bergen Belsen. Le voyage a duré 4-5 jours et les conditions étaient atroces. Il n’y avait pas de place pour s’asseoir, la « tinette » toujours au centre du wagon, se renversait parfois...
Au bout de cet atroce voyage, les wagons s’arrêtent. Il y avait des camions à proximité. Certaines déportées étaient réquisitionnées pour vider les wagons. Elles découvraient des cadavres de bébés. Elles devaient les entreposer dans des cartons puis les hisser dans les camions. Ensuite certaines déportées épuisées s’asseyaient sur ces cartons sans savoir ce qu’ils contenaient. .

Les camions se sont arrêtés dans un lieu avec une odeur pestilentielle et encore plus sinistre que Ravensbrück car il y avait beaucoup de cadavres. Les SS poussaient les déportés dans un bloc sans « châlis ». Il y avait des malades, des gens décédés côte à côte. Ce camp était surnommé « le camp de la mort lente » : c’était Bergen-Belsen.
Dans ce camp, il y avait une épidémie de typhus, c’est pour cela qu’il y avait tant de cadavres. La maman de Lili est tombée gravement malade à cause de l’épidémie et du fait qu’elle donnait sa portion de nourriture à ses enfants. Elle avait des boutons sanguinolents sur le corps, le ventre paralysé, elle perdait la raison.
Le passage à Bergen Belsen a été atroce pour Lili et sa famille.

En avril 1945, les anglais ont libéré le camp. Quand ils sont arrivés, ils étaient effarés.
Ils ont rapidement distribué à manger : une grosse miche de pain, du corned beaf du lait concentré…. De nombreux prisonniers sont morts d’avoir tout mangé. Au contraire, Lili et ses frères n’arrivaient pas à manger car ils étaient restés privés trop longtemps. Ils avaient alors gardé la miche de pain pour s’en servir d’oreiller, leurs chali (couchettes) étaient tellement inconfortables. C’est peut être ce qui les a sauvé !

Les prisonniers ont été classés par nationalités puis progressivement évacués. Lili et ses frères ont été envoyés à Paris, leur maman, trop malade n’est pas partie avec eux. Arrivés à Paris, à l’hotel Lutecia, où la croix rouge essayait de rassembler les familles, personne n’est venu chercher Lili et ses frères. Une assistante sociale a demandé à son frère chirurgien dentiste de les accueillir. Puis Lili s’est souvenue qu’elle avait de la famille dans les 2 Sèvres et sa tante (très maigre) est venue les chercher. Ils sont tous partis en train et à l’arrivée en gare, de nombreux journalistes et photographes étaient présents car ces enfants rentraient seuls des camps nazis. Ils étaient à l’honneur.
Compte tenu de leur état de santé, ils sont partis au préventorium d’Hendaye pour effectuer des soins. Puis un jour, la porte s’est ouverte et c’était leur mère très maigre (27 kilos). Ils sont tous restés quelques temps pour se soigner et reprendre des forces, mais pas aussi longtemps qu’ils l’auraient souhaités.

Ils sont ensuite repartis dans le Nord. A leur retour, ils ont constaté que leur maison avait été entièrement pillée (jusqu’au papier peint…). Alors les voisins leur ont donné ce qu’ils pouvaient : une table, un matelas, de la nourriture. Tout cela leur a été offert avec beaucoup de cœur.
Les enfants ont attendu le retour de leur papa, mais ils ont appris par d’autres déportés qu’il avait été amené à Buchenwald. Malgré la réputation d’être un camp très dur, son père a tenu jusqu’au bout... Mais le dernier jour avant la libération, les SS ont emmené les juifs hors du camp et les ont fusillés.

Les années après leur retour ont été très difficiles. Ils ne pouvaient pas parler de leur histoire car les gens doutaient. Puis, les négationnistes (des personnes qui pensent que le génocide n’a pas existé) ont commencé à diffuser leurs idées, c’est à ce moment là que Lili a décidé de rencontrer les jeunes pour raconter son histoire.

Dans le Nord de la France, Lili est la dernière survivante des camps nazis ; elle a 85 ans et demi !
Elle va donc à la rencontre des jeunes pour leur passer un message de paix. Debout durant deux heures, Lili Leignel raconte son histoire ; elle compte sur les jeunes pour lutter contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie. Elle reçoit énormément de lettres de la part des jeunes après ses conférences.

Questions des élèves :

Comment avez-vous survécu à la déportation et aux camps ?
Grâce à leur mère qui les stimulait. Elle leur promettait de leur cuisiner de bons petits plats, leur préféré, dès leur retour à la maison. Leur mère leur a donné 2 fois la vie : à leur naissance et après leur retour des camps.

Avez-vous fait des rencontres que vous avez pu revoir après la libération ?
Elle avait « sa sœur de camp » : Stella, une russe avec qui elle à des contacts réguliers par téléphone.

Etes-vous allée en Allemagne ? Quelle est votre vision des allemands aujourd’hui ?
Elle a effectué des visites de camps avec des élèves.
On ne peur pas en vouloir à tous les allemands car ceux qui étaient contre Hitler étaient déportés. Mais jamais elle ne pardonnera aux nazis.

Etes-vous toujours croyante ?
Oui car elle a payé le prix fort d’être juive mais elle n’est pas pratiquante.

Avez-vous fondé une famille après ?
Lili a eu beaucoup de difficultés pour avoir des enfants, puis elle a eu une fille qui ne veut pas d’enfant.

Si vous souhaitez écrire à Lili Leignel, apportez votre courrier à Mme Pupin qui lui transmettra.